Rude Boy Train

RUDE BOY TRAIN’S CLASSICS – CLANCY ECCLES – Freedom (Clandisc/Trojan Records-1969)

« Rude Boy Train’s Classics », c’est une série de chroniques d’albums qui ont marqué l’histoire du ska, du rocksteady ou du skinhead reggae. Standards objectifs reconnus par le monde entier ou chefs d’oeuvre personnels qui hantent nos jardins secrets, la rédac de Rude Boy Train vous fait découvrir ou redécouvrir ces albums majeurs qui méritent d’avoir une place de choix sur vos étagères ! Rendez-vous le premier vendredi de chaque mois…

UN PEU(BEAUCOUP) D’HISTOIRE : Eglise de la paroisse avec papa et maman, participation à la chorale, chanteur pour touristes puis zicos ou choriste d’un groupe à succès local, puis déménagement à Kingston pour finir repéré par Coxsone Dodd et explosion : voilà le parcours stéréoptypé et quasi imparable de la plupart des top-singers de Jamaïque des années 60,  auxquels Clancy Eccles n’échappa pas. Né à Dean Pen en 1940, il rentre rapidement comme chanteur dans le circuit des hôtels de la côte Nord-Ouest. Il quitte ses parents pour Ochos Rios et intègre les shows des Blues Busters. Il part alors pour Kingston ou il est rapidement repéré par Coxsone, qui lui fait enregistrer  « Freedom », un des tout premiers ska qui deviendra un de ses hymnes, dès 1959, ainsi que « River Jordan ». Les deux titres tourneront en exclu dans les sounds du patron pendant près de deux ans avant de n’être enfin pressés qu’en 1961.

Aidé par son mentor, il se lance dans la promotion, organisant des concerts pour les Clarendonians ou les Wailers, et monte des tremplins dont le fameux « Clancy Eccles Reggae Revue » qui verra éclore les talents de Culture ou bien Barrington Levy.

Mais malgré quelques enregistrements sous la houlette de Charlie Moo, il n’arrive pas à vivre de la musique et décide singulièrement de se retirer pour s’installer comme tailleur, le métier de sa mère. Il se distinguera en fournissant des costumes de scènes pour les Mighty Vikings, Byron Lee et ses Dragonnaires ou les anciens compères des Blues Busters.

Il fait son retour dans la musique en 1967, en produisant des titres pour lui et d’autres artistes, et pond quelques hits comme  « Say What Your Saying » pour Eric « Monty » Morris. Il devient un des acteurs majeur de la période transitoire entre rocksteady et reggae. Il enregistre nombre de titres accompagné des Dynamites, groupe qu’il partage en fait avec Derrick Harriot, avec lequel il jouent sous le nom de Crystalites.

Il signera un des tout premiers tubes du tout frais label Pama Records avec « What Will You Mama Say » et son titre « Fattie Fattie deviendra un incontournable de la scène skin-reggae, repris plus tard avec le succès que l’on sait par les Bad Manners. Ses compos souvent menées par un orgue puissant, nous offrirons d’autres monuments de l’early, notamment avec King Stitt au toast sur « Herbsman Shuffle », « Lee Van Cleef » ou l’incontournable « Fire Corner ».

Celui qui est reconnu comme un pionnier du dub, créera plusieurs labels comme Clansone et Newbeat, ou bien encore Clandisc, une branche de Trojan complètement dédiée à ses propres sorties au Royaume-Uni.

Il écrira quantité de hits pour nombre de chanteur comme Alton Ellis, Larry Marshall, Joe Higgs ou bien Lord Creator pour lequel il écrit l’inénarrable Kingston Town.

Activiste politique socialiste, il s’engage fortement aux côtés du PNP de Manley lors de ses différentes campagne en écrivant des titres de soutient ou en organisant le soutient des stars du reggae de l’époque dont Max Romeo ou Bob Marley. Réputé d’une droiture et d’une solidarité inégalable, c’est lui qui aide Lee Perry à monter son label Upsetter lorsqu’il est dégagé de chez Studio One, ou bien qui épaule Niney The Observer lors de sa première expérience de production avec « Blood & Fire ».

Après la fin des années 70 et cette période d’engagement politique, il ne refera plus de gros succès et disparaîtra quelque peu de l’affiche…Il décède en 2005, nous laissant une sacré liste de tubes à sa mémoire, une page d’histoire surement !

LE DISQUE : Pour son premier LP pour Trojan, Clancy Eccles, déjà bien installé sur la scène Jamaïcaine, nous offre comme la plupart du temps à cette époque, un florilège de quelques singles ayant déjà rencontré le succès. Comme souvent aussi, et pour s’affranchir des problèmes de droits, ils sont réenregistrés pour l’occasion… Et quand un des ska les plus mémorables des débuts de l’ère Coxsone Dodd se trouve ralenti à la limite de l’early comme ce « Freedom », on frémit de plaisir. La rythmique claque toujours et le gimmick de guitare est tenace. Le bon Clancy et sa voix feutrée viennent se poser délicatement là-dessus, le tout joliment relevé  d’un solo discret mais parfaitement essentiel de saxo pour un résultat impeccable.

Derrière, comme un signe des temps, où les uns et les autres hésitent entre reggae et rocksteady, c’est ce dernier qui pointe avec la finesse d’un vol d’oiseau. Sur « What Will Your Mama Say », un duo piano/guitare tout en maîtrise jazzy papillonne allègrement  pendant que l’ancien tailleur régale des variations de sa voix terriblement soul.

Retour aux fondations de l’early avec « Two Of A Kind », pleinement dominé par un Hammond inspiré, où Clancy Eccles, superbement secondé par Cynthia Richards, vient taquiner Ken Boothe et consorts sur leur propre terrain. Sur « The World Needs Loving », ce sont des chœurs profonds qui poussent un titre relativement basique vers les sommets.

On muscle un peu son jeu sur un « Dollar Train », à la rythmique funky et aux chœurs encore une fois puissants. La voix s’oblige du coup un monter dans les tons, mais avec une facilité évidente, rapprochant la tune d’un Maytals d’époque. Si « Constantinople » marque quant à lui principalement par l’excellent sifflement d’un orgue omniprésent, l’incontournable « Fattie Fattie » repose bien plus sur l’originalité du flow proposé par Clancy, classieusement saccadé et groovy, que sur des chœurs un peu irritants.

Pour sa version du « Fire Corner » composé pour King Stitt, on aurait aimé un texte un peu au-dessus que celui de ce « Shu Be Du » simpliste, mais l’instru est tellement cultissime et le reste tellement bien chanté, enrubanné de quelques chœurs encore une fois nickels, qu’on lui en saurait difficilement gré.

Grosse prestation vocale encore et toujours sur un trop court «I Need You » qui précède l’un des plus beaux titre de la galette, « Mounzion ». L’early est parfait avec son énorme saccade de clavier qui cadence une rythmique intraitable, le tout surmontée d’un chorus de saxo certifié platine, sur  laquelle Clancy Eccles, encore une fois secondé par Cynthia Richards, finit de démontrer toute sa classe à une Angleterre en pleine frénésie de reggae.

Incontournable pour les passionnés de l’époque, Clancy Eccles, pourtant auteur, compositeur et producteur de certains des plus beaux hits reggae de la fin des années 60, reste malheureusement souvent dans l’ombre de certains de ses camarades pour le grand public. Une classic de Rude Boy Train n’y fera pas forcément grand-chose mais aura le mérite de vous titiller pour aller écouter ou réécouter un artiste qui le mérite définitivement.

Bronsky

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